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Témoignage : “Mon retour à la vie après vingt ans d’anorexie”

4 Mar. 2021

“Je pèse 27 kilos pour 1,59 m lorsque, en mai 1997, je reviens d’un séjour de 9 mois aux États-Unis où j’ai intégré une compagnie de danse, ma passion. J’ai alors 15 ans. Mes repas se composent de 7 pommes par jour. Et quand je dois avaler des aliments riches, je me fais vomir. Je peux ainsi m’attabler comme tout le monde, en gardant le contrôle de la situation. Cela durera 20 ans.

À mon retour donc, on me dit malade, mais je n’ai jamais ressenti un aussi grand bien-être. Plus mon estomac est vide, plus je me sens vivante, mue par une énergie colossale. Chaque repas esquivé m’offre un sentiment de puissance intense dû à la volonté de ne pas avoir cédé.

L’obsession de la perfection

La maladie est devenue visible par mes os saillants, par mon cou qui s’est comme allongé et mon visage émacié, mais, pour moi, l’anorexie – que je nomme « elle » pour m’en détacher – est comme un cancer avec des métastases. Quand on le décèle, il est souvent à l’œuvre depuis longtemps. « Elle » était là avant les États-Unis, contrairement à ce qu’a pensé mon entourage. La danse n’est pas non plus en cause : cet art m’a inspiré une discipline, pas une maladie.

Avant de partir, j’allais bien seulement en apparence. À l’école, j’avais d’excellentes notes, car je m’interdisais le droit d’échouer. J’étais une ado pleine de vie et d’envies, mais au lieu de m’intéresser aux garçons comme les filles de mon âge, j’étais obnubilée par mon corps, qui me complexait. Chaque jour, j’encerclais ma cuisse droite de mes mains et, si les deux pouces ne se touchaient pas, je me privais de repas pendant deux jours. Comme j’évoluais dans un quotidien doré, personne n’a soupçonné que je pleurais chaque soir. J’étais en carence affective, ligotée par la conviction de devoir être parfaite pour être aimée. Je ne cherchais pas à ressembler à un top model, juste à ne pas grossir pour devenir parfaite et que l’on puisse m’aimer un jour. Je devais donc effacer mes défauts.

L’anorexie est comme une tumeur ancrée dans le cerveau

Je n’ai jamais voulu mourir, j’aimais la vie, mais ma souffrance me dépassait. Par mon corps décharné, je hurlais : « Aimez-moi encore et encore », tandis que j’étais aux prises avec un sentiment d’abandon immense, car la maladie a généré du rejet autour de moi et j’ai perdu mes amis. Le plus terrifiant est que j’ai laissé faire.

L’anorexie est comme une tumeur ancrée dans le cerveau, elle dirige tout, elle influence les pensées, elle guide les envies. Quand une tumeur s’attaque à la gorge, elle peut empêcher d’avaler. La mienne, semblable à des fils barbelés, s’en est prise à mon cerveau et m’empêchait aussi d’avaler, alors que je suis une vraie épicurienne. C’est un cliché faux de penser que les anorexiques n’aiment pas manger. Pour les psychiatres, ne pas manger signifiait refuser de guérir, alors que pour moi c’était survivre.

Manger, c’était crever, non pas à cause des calories, mais à cause de la perte de contrôle que cela générait. La perte de contrôle de mes émotions, de mes ressentis, de tout ce qui me poignardait l’âme. Le vide dans mon ventre me sécurisait. Ne pas manger était mon oxygène. Je contrôlais ainsi ma souffrance. « Elle » était ma survie et mon suicide à la fois. Enlacée dans son fil barbelé, « elle » me sécurisait par la puissance de son étreinte et me mutilait en s’accrochant à ma peau. Aussi, voir le chiffre grimper sur la balance me plongeait dans la détresse.

On ne choisit pas de maigrir, c’est un symptôme de la maladie

L’antidote précieux est la considération. J’ai souffert de l’amalgame fait entre mon mal et moi, car on ne choisit pas de maigrir, c’est un symptôme de la maladie. Cette considération, je l’ai ressentie grâce à Patrick Poivre d’Arvor, d’abord en lisant son livre dédié à sa fille Solenn, puis en le rencontrant. Car je lui ai écrit et il m’a téléphoné. Depuis 17 ans maintenant, sa présence est mon antidote. Il a toujours fait la différence entre « elle » et moi, sans jamais me juger.

Lors de notre première rencontre, « elle » a disparu pendant deux heures. J’ai alors su qu’il était possible de vivre sans « elle ». Patrick m’a sauvée, car il ne m’a pas seulement prise sous son aile, il m’a appris à tisser les miennes. Il ne m’a pas protégé « d’elle », il m’a appris à me protéger « d’elle » toute seule, alors qu’au fil des années, je ne savais plus qui j’étais. J’ai été un temps professeure de français et j’ai vécu en couple, mais la maladie demeurait. J’aurais voulu m’en débarrasser, mais, sans « elle », je perdais mon identité, car « elle » avait toujours été dans ma vie. J’étais la proie d’une liaison fusionnelle.

Écrire mon livre m’a libérée de cette dépendance. Aujourd’hui, suis-je guérie ? Je le suis de la dictature de la maladie : la maigreur, l’obsession du contrôle, l’absence d’émotions. Je ne suis plus dans la survie, mais dans la vie. Cependant, je reste méfiante. À l ‘image d ‘un alcoolique qui peut rechuter, je dois nourrir mon identité pour ne pas lui laisser de place en moi. Et pour vraiment m’accepter, il me reste à me réaliser dans mes projets de théâtre et d’écriture, comme auteure et comédienne, et à construire ma vie de femme. Et, surtout, à me pardonner de ne pas avoir pu guérir plus tôt.

À lire : Le Goût de vivre – L’anorexie n’est pas un combat sans faim, Sabrina Missègue, éd. Favre.

A lire aussi :

  • Ado : elle ne mange plus comme avant
  • Anorexie mentale : les signes qui doivent inquiéter

Source: https://www.topsante.com/feed/list/rss/(limit)/30 – Topsante.com

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